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Force antijihadiste africaine au Sahel : Washington opposé à une résolution de l’ONU

Le projet de résolution de la France pour appuyer le déploiement d’une force africaine antijihadiste au Sahel fait face à la réticence du Royaume-Uni et surtout de Washington au Conseil de sécurité de l’ONU.

Le Conseil de sécurité de l’ONU va-t-il réussir à adopter une résolution sur la création d’une force conjointe antijihadiste par les pays du G5 au Sahel (Mauritanie, le Burkina, le Tchad, le Niger, et le Mali) ? Le projet de résolution français pour appuyer, y compris financièrement, le déploiement de cette force fait face à la réticence de Londres et surtout de Washington au Conseil de sécurité de l’ONU, où les discussions se poursuivent.

De quoi s’agit-il ?

En février, à Bamako, les chefs d’État du G5 Sahel ont annoncé la « création immédiate » d’une force conjointe pour lutter contre le terrorisme qui gangrène la région, notamment le Mali, tombé au printemps 2012 sous la coupe de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda.

Si les jihadistes ont été en grande partie repoussés du Nord-Mali par les forces françaises et maliennes appuyées par quelques pays de la région, ils sont toujours présents dans la zone. La lutte se poursuit, à travers l’opération française Barkhane et la mission sur place de l’ONU, la Minusma.

« Cette force conjointe, c’est une initiative indispensable, c’est une très bonne façon d’opérer. Sans ça je ne vois pas comment on peut s’extraire de Barkhane. Il est important que les forces africaines prennent le relais, parce que les forces maliennes en sont incapables », estime Serge Michailof, spécialiste de la région et auteur de « Africanistan » (Fayard), contacté par France 24. Selon ce spécialiste de la zone, la Minusma est également inefficace et l’implication d’une force régionale pourrait contribuer à améliorer la situation sécuritaire.

Le projet de résolution français vise à donner un soutien juridique et politique à la force conjointe du G5 Sahel, qui doit être composée de 5 000 militaires, policiers et civils. L’Union européenne a annoncé qu’elle financerait à hauteur de 50 millions d’euros le projet, estimé à 400 millions de dollars par le Mali.

Vendredi 16 juin, à New York, le ministre malien des affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a pressé le Conseil de sécurité de l’ONU d’adopter rapidement cette résolution soutenant la création d’une force africaine anti-jihadistes dans le Sahel. Au nom des pays du G5 Sahel, il a exprimé « les vives préoccupations du président (malien) Ibrahim Boubacar Keita qui fait face aux difficultés rencontrées par le Conseil pour l’adoption » de cette résolution, et il a invité les 15 membres du Conseil à l’adopter « sans tarder ».

Pourquoi la France soutient ce projet ?

« Nous pensons qu’il faut appuyer (les États du G5) dans cette démarche, parce que la sécurité des Africains ne viendra, in fine, que par les Africains eux-mêmes » a indiqué le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, jeudi 15 juin, lors d’un déplacement à Nouakchott, en Mauritanie.

Au Sahel, des zones entières échappent encore au contrôle des forces maliennes, françaises et de la Minusma, régulièrement visées par des attaques meurtrières, malgré la signature en mai-juin 2015 d’un accord de paix censé isoler définitivement les jihadistes.

La dégradation de la situation sécuritaire a conduit les pays touchés à réactiver le projet de force conjointe du G5 Sahel, évoqué depuis 2015. « L’appui français au G5 Sahel peut aussi viser à un retrait progressif des militaires français de la force Barkhane », avance André Bourgeot, directeur de recherche au CNRS. « Cette opération ne devait durer que quelques mois, et cela fait cinq ans que les militaires français sont présents. Le problème s’est internationalisé, et il n’est pas inenvisageable que la France souhaite partager davantage sa prise en charge », poursuit le chercheur, qui rappelle l’appel d’Emmanuel Macron à une implication plus grande de l’Union européenne et de l’Allemagne lors de son déplacement à Gao le 16 mai dernier.

André Bourgeot met en garde contre des « mesures exclusivement sécuritaires, qui n’ont jusqu’à présent pas été à même de résoudre le problème jihadiste au Sahel », et souhaiterait « une plus forte volonté politique des chefs d’État de la zone pour lutter contre ces groupes armées ».

Pourquoi Washington s’y oppose ?

Si les Américains et les Britanniques admettent l’importance de la lutte contre le terrorisme dans la région, ils refusent le principe d’une résolution votée par le Conseil de Sécurité de l’ONU . « Les États-Unis ont brandi la menace d’utiliser leur droit de veto à l’ONU, alors qu’ils sont isolés car cette résolution française bénéficie du soutien de l’Union européenne, de l’Union africaine, et du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres lui-même ! C’est une position politique extrêmement rude de la part de Washington », analyse André Bourgeot .

« Il y a une résistance forte des États-Unis car si la résolution est adoptée, ils craignent une future implication financière de l’ONU qui les contraindrait à payer. Sachant que la quote-part américaine sur le budget des opérations de maintien de la paix est déjà de plus de 28 %, ils n’ont guère envie de mettre davantage la main au portefeuille », explique un diplomate de l’ONU à France 24 sous couvert d’anonymat.

Les Chinois, les Russes et les membres africains et européens du Conseil de sécurité soutiennent eux le texte, dont le vote devrait intervenir d’ici le 25 juin, d’après cette même source.

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